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  • Grégoire Jeanmonod

Vision plurielle


Des purs-sangs anglais lancés à toute allure sous les cris de leurs jockeys...


C'est le Derby d'Epsom, peint par Théodore Géricault en 1821. C'est beau... mais c'est un peu n'importe quoi. En tout cas d'un point de vue anatomique.


Car ces étalons sont représentés ici dans une position... impossible. Le cheval, quand il galope, n'a jamais, jamais, les quatre sabots en l'air. Quand ses pattes antérieures sont jetées en avant, les postérieures touchent encore le sol.


Ce n'est pas moi qui le dis : c'est la science.


Mais en 1821, elle ne l'a pas encore démontré. A l'époque, on doit s'en remettre à notre perception. Or, l'œil humain n'est pas capable de distinguer les mouvements d'un cheval au galop. Trop rapide.


C'est pourquoi les artistes ont toujours représenté les chevaux dans cette position appelée "galop volant".


Ce n'est qu'en 1878 que le photographe américain Eadweard Muybridge mettra au point un dispositif de chronophotographie capable de décomposer le galop d'un cheval. Le constat sera alors sans appel : Géricault était à côté de la plaque.


Vraiment ? Ce passionné de chevaux se serait planté au point de confondre un concours hippique et un escadron d'avions de chasse ? Pas si sûr...


On ne saura jamais si Géricault avait ou non l'intuition que ce galop volant était impossible. Mais ce qui est sûr, c'est que ce n'était pas son problème.


Car son objectif, en tant qu'artiste, était de faire éprouver la sensation de vitesse, de traduire l'énergie, la fougue, l'élan... Et si ce galop est un artifice, n'est-ce pas le privilège du peintre que d'y recourir ?


A l'époque, les photos de Muybridge ont suscité pas mal de commentaires, avec en toile de fond un débat opposant la photographie à la peinture.


Mais le plus intéressant il me semble, c'est que tout le monde avait raison.


Le scientifique est dans le vrai quand les faits sont établis dans leur exactitude objective.

L'artiste est juste quand ses œuvres nous procurent des sensations et des émotions.


En résumé : la vocation du biologiste n'est pas la vocation du peintre. Les opposer, c'est s'engager dans un débat sans issue.


Qu'en est-il, dans nos entreprises, des nos vocations respectives ? Le travail du juriste est-il plus important que celui de l'ingénieur ? Celui du programmeur est-il plus décisif que celui du commercial ?


Ces questions sont vaines. Parce que l'essence du travail collectif, ce qui fait la richesse d'un groupe, c'est précisément la diversité des visions et des rôles multiples réunis autour des mêmes enjeux.


Et cela requiert que chacun se rappelle que nos perceptions ne demandent pas à être hiérarchisées, mais plutôt partagées, expliquées, respectées et, surtout, conjuguées.


Après tout, Géricault et Muybridge étaient d'accord sur un point : un cheval, ça court vite.

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