Un projet peut en cacher d'autres
- Grégoire Jeanmonod
- il y a 2 heures
- 2 min de lecture

En 1880, Auguste Rodin commence à se faire un nom à Paris.
A presque 40 ans, il est enfin en mesure d'imposer son style expressif et sensuel, qui doit bien plus à l'héritage de Michel-Ange qu'aux normes académiques du XIXème siècle.
Preuve de son succès naissant, l'Etat lui commande une œuvre monumentale pour un futur musée: une porte en bronze de plus de 6 mètres de haut, recouverte de bas-reliefs illustrant la Divine Comédie de Dante.
Pour Rodin, c'est jackpot. La poésie de Dante, où le tragique se mêle au sacré et la luxure à la vertu, lui offre un panel inespéré d'histoires et de personnages extraordinaires. Alors il se retrousse les manches et se met au boulot.
Seulement voilà... 37 ans plus tard, quand il poussera son dernier soupir, la Porte de l'Enfer sera toujours inachevée. Elle ne sera fondue en bronze qu'après sa mort.
Je vous passe les raisons de ce "retard": modifications de commande, plans avortés, ajournements successifs, budgets revus à la baisse... bref, le quotidien de tout chef de projet.
Le fait est que pendant toutes ces années, Rodin n'a cessé de bosser sur cette maudite porte. Dès qu'il en avait le temps, il y retournait pour la modifier, la transformer... et surtout l'enrichir. Comme une base de données.
Car voilà ce qu'a été, finalement, la Porte de l'Enfer : à la fois un laboratoire de formes et un répertoire de figures en perpétuelle évolution, dans lequel l'artiste allait régulièrement puiser des motifs pour créer des œuvres autonomes.
Ainsi, ses plus grands chefs d'œuvre ont été initialement imaginés pour cette porte. Le Penseur?Conçu pour trôner au centre de l'imposte. Ugolin? Pour le battant droit. Paolo et Francesca? Pour le gauche. Les Trois Ombres? Au sommet. Le Baiser, la Danaïde et d'autres encore ont été modelés comme éléments de la Porte, avant d'exister, agrandis, comme œuvres à part entière.
Faut-il en conclure que Rodin manquait d'imagination au point de s'auto-plagier en permanence? Plutôt qu'il avait compris deux choses:
- 1. que nos idées ne sont pas à usage unique, et peuvent être retravaillées, adaptées, réutilisées pour satisfaire de nouveaux besoins;
- 2. que nos chantiers au long court peuvent être l'occasion de prototyper des projets parallèles à plus brève échéance.
La créativité ne consiste pas toujours à générer de l'inédit, mais parfois à réinterpréter des concepts destinés à d'autres usages.
Alors n'ayons pas peur de recycler nos propres idées si nous sentons qu'elles ont encore quelque chose à offrir dans un autre contexte, pour un autre client, à une autre échelle...
Finalement, la seule personne à qui vous pouvez piquer des idées en toute bonne conscience, c'est vous. Alors ne vous gênez pas! ;)



