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Contrarier pour satisfaire

  • Grégoire Jeanmonod
  • il y a 22 heures
  • 2 min de lecture

La photographie étant une discipline à mi-chemin entre l'art et le journalisme, certaines images ont à la fois valeur d'oeuvre et de document. Elles méritent alors doublement qu'on s'y attarde.


Ce portrait de Winston Churchill est l'une des photos les plus iconiques du XXème siècle.


Réalisé par le photographe canadien Yousuf Karsh, il a été publié dans le journal Saturday Night puis en une du magazine Life, pour illustrer aux yeux du monde le leadership galvanisant du plus farouche adversaire de l'Allemagne nazie.


Nous sommes en décembre 1941. Les Etats-Unis sont entrés en guerre, et Churchill traverse l'Atlantique pour organiser la coopération militaire avec Roosevelt. Il en profite pour se rendre à Ottawa, afin de réaffirmer à la Chambre des Communes du Canada la nécessité de combattre le IIIème Reich.


C'est là, après un discours historique, que Karsh réalise ce portrait.


Quand Churchill entre dans la pièce où sont installés ses projecteurs, il grogne: "Qu'est-ce que c'est que ça?" Karsh lui demande alors l'autorisation de prendre une photo. En guise de réponse, l'autre sort un cigare, l'allume, tire dessus et prend la pause.


Tandis que le photographe affine son cadre, la fumée envahit la pièce au détriment de son éclairage. Alors Karsh tend un cendrier au Premier Ministre: "Voudriez-vous bien..." Churchill regarde l'objet avec dédain et secoue la tête: il ne lâchera pas son havane.


La suite, c'est le photographe qui la raconte: "J’ai attendu. Il a continué à mâchonner son cigare. J’ai attendu encore. Puis je me suis approché de lui et lui ai dit: "Pardonnez-moi, Monsieur", en lui arrachant le cigare de la bouche. Quand je suis revenu derrière mon appareil, il avait un air si belliqueux qu’il semblait prêt à me dévorer. C’est là que j'ai pris la photo".


Churchill privé de son cigare par un photographe. Voilà le secret de ce regard renfrogné dans lequel on a vu la marque d'une pugnacité exemplaire, la détermination d'un chef d'Etat résolu à tenir en échec la barbarie nazie.


Il a fallu que Karsh bouscule Churchill pour façonner l'image d'un héros.


Cette anecdote nous rappelle que servir les intérêts de nos clients ne consiste pas toujours à céder à leur volonté. Parfois il faut savoir contredire, irriter, agacer... en ne confondant pas respect et obséquiosité.


La logique tient en trois mots: chacun son boulot. Churchill était un immense politicien, mais pas un photographe. Karsh ne se serait pas permis de lui dire comment gouverner, mais s'est imposé quand il a fallu le mettre en scène.


Alors quand un client désapprouve une décision qui relève de nos compétences et que nous savons judicieuse, c'est notre devoir de lui dire qu'il a tort. Avec insistance s'il le faut. Au risque de le froisser.


Car mieux vaut déplaire aujourd'hui... que décevoir demain.

 
 
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