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L'art de donner envie

  • Grégoire Jeanmonod
  • 20 mai
  • 2 min de lecture

Comment des tableaux sur lesquels il ne se passe (presque) rien peuvent-ils fasciner autant, et faire de leur auteur - Edward Hopper - l'un des artistes américains les plus célèbres de la première moitié du XXème siècle?


Je ne dis pas qu'une œuvre doive nécessairement représenter une action spectaculaire. Les Meules de foin de Monet n'ont pas grand chose à voir avec Fast & Furious. Mais quand elle met en scène des personnages, on pourrait s'attendre à ce qu'ils y fassent quelque chose.


Hopper, lui, ne fait pas dans le storytelling. Il témoigne du quotidien - souvent prosaïque - de la classe moyenne américaine: ici un employé de bureau, là une cliente de café, ailleurs un voyageur en transit.


Rien de très excitant, donc. Pourtant, les œuvres de Hopper nous plongent dans une contemplation quasi hypnotique. Peut-être parce qu'il savait titiller notre cerveau.


Dans Cape Cod Morning, une femme regarde à travers le bow-window de sa maison, en lisière de forêt. Penchée en avant, elle semble intriguée, voire captivée, par le spectacle qui s'offre à elle.


Seulement voilà: nous autres spectateurs n'avons aucun moyen de savoir de quoi il s'agit. Son mari? Ses enfants? Une biche? Un incendie? Un OVNI? Des zombies?...


C'est là le génie de Hopper: il nous informe, par le truchement de ses personnages, qu'il se passe quelque chose d'intéressant, mais il ne nous dit pas quoi. Soit le spectacle est hors-champ, soit il nous manque une pièce du puzzle.


Que fixe cet homme à son bureau?

Que vient d'apprendre cette femme assise sur son lit?


Hopper nous laisse libres d'imaginer ce qu'il ne montre pas. Au lieu d'imposer, il suggère... et nous invite à écrire l'histoire avec lui. Résultat: de spectateurs passifs, nous sommes devenus cocréateurs engagés.


C'est peut-être ça, autant que son sens de la composition et de la lumière, qui fait la force de ses tableaux.


Notre cerveau n'aime pas le vide. Devant une scène incomplète, nous comblons les trous pour satisfaire notre besoin de sens. On pourrait voir là un symptôme de névrose universelle. Je vous propose d'y voir plutôt un outil redoutablement efficace.


Nous sommes amenés, dans nos jobs, à convaincre, vendre, motiver ou fédérer... en deux mots: donner envie. Alors nous voulons tout expliquer: le quoi, le comment, le pourquoi, les tenants et les aboutissants, l'art et la manière.


Mais si tout est défini... alors il n'y a plus de place pour l'imagination. Et aucune projection possible.


C'est pourquoi l'exhaustivité est parfois contre-productive: pour que les gens nous suivent, il faut leur donner de l'espace, pour leur permettre d'exercer leur libre-arbitre et de déployer la singularité de leur pensée.


Acceptons donc de laisser dans nos discours des zones de flou: soigneusement choisies, elles pourraient se révéler aussi puissantes qu'un hors-champ de Hopper.

 
 
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