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Ce qu'on dit et ce que l'autre entend

  • Grégoire Jeanmonod
  • 4 juin
  • 2 min de lecture

Certains artistes restent associés dans l'imaginaire collectif à une partie seulement de leur œuvre. C'est le cas de la peintre américaine Georgia O'Keffe, dont la production est souvent réduite à ses peintures florales.


C'est dans les années 1920 qu'elle a commencé à prendre pour sujets des œillets, roses, iris, cannas et autres daturas. Mais ses toiles n'ont rien à voir avec des natures mortes classiques. Car les fleurs de O'Keeffe sont vues en très gros plans, sur de grands formats dépassant souvent un mètre de hauteur.


Pourquoi ? Elle l'a elle-même expliqué : "Une fleur est petite. Personne n'y fait vraiment attention. (...) Alors je me suis dit que j'allais les peindre grandes, comme des immeubles. Les gens seraient forcés de les regarder."


Des fleurs imposantes comme des gratte-ciels... Les gens, effectivement, les ont regardées. Le problème, c'est qu'ils y ont vu ce que l'artiste n'y avait pas mis.


En l'occurrence, les critiques (et le public après eux) ont très vite souligné la dimension symbolique de ces fleurs : sans aucun doute, elles étaient une évocation du sexe féminin.


Alors oui, certes, les fleurs sont des organes reproducteurs. Page 3 de la Botanique pour les Nuls. Mais de là à se laisser émoustiller par une tulipe, il y a un pas que beaucoup se sont empressés de franchir.


O'Keeffe elle-même a contesté cette lecture avec une constance remarquable : "Quand les gens lisent des symboles érotiques dans mes tableaux, ils parlent de leurs propres affaires. Ils voient ce qu'ils pensent que je vois... et ce n'est pas le cas."


Pourtant, malgré ses protestations, la lecture la plus commune de ces toiles reste largement orientée. Certains critiques, encore aujourd'hui, doutent de la sincérité de ses objections.


Cela n'a pas empêché O'Keeffe, imperturbable, de continuer à créer. L'ambiguïté a même sans doute contribué à sa notoriété. La sagesse, parfois, consiste à accepter l'inéluctable.


Mais qu'elle n'ait jamais réussi à récuser une symbolique attachée à ses propres œuvres est intéressant.


D'abord, parce que ça corrobore le constat de Marcel Duchamp: "C'est le regardeur qui fait le tableau." En tout cas c'est lui qui lui donne son sens. Comme on pourrait dire, ailleurs, que "c'est l'utilisateur qui fait le produit", en déterminant son usage.


Mais surtout, le cas O'Keeffe fait écho à la difficulté que nous avons, parfois, à lutter contre des interprétations erronées de nos propos, actions ou décisions.


Il nous rappelle que les gens voient et entendent ce qu'ils veulent voir et entendre. Il ne suffiit pas de s'en offusquer. il s'agit de le savoir, de l'anticiper, et peut-être d'en jouer.


Car alors, ce qui constitue a priori un obstacle au dialogue peut devenir, avec un peu de créativité et de subtilité, un levier pour rendre la communication encore plus impactante.

 
 
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