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  • Grégoire Jeanmonod

La nature de la relation

Lequel de ces tableaux est l'original d'Edouard Manet ?



Regardez attentivement ces deux versions de La Gare Saint-Lazare par Manet. L’une d’elle est l’originale, l’autre est une copie qui passe à côté du coup de génie de l’artiste. Vous avez deviné laquelle est la vraie ?


Le vrai tableau, c’est celui du bas.


La seule différence entre ces deux images, c’est la carnation de la jeune gouvernante. Sur la première, elle est neutre. Sur la seconde, en revanche, la femme rougit. Et c’est loin d’être un détail.


Imaginez la scène : une gouvernante chargée de s’occuper d’une petite fille emmène cette dernière regarder les trains à la gare. Alors que la fillette est absorbée par le spectacle, la jeune femme se plonge dans sa lecture. Quand soudain, elle lève la tête.


Qu’elle quitte son livre des yeux pour nous regarder, nous spectateurs, à travers la surface de la toile, est déjà saisissant. Mais cela s’inscrit après tout dans une longue tradition de portraits où le personnage fait naturellement face à l’artiste.


Manet a pris soin de lui rosir les joues. Pourquoi ?


Cette jeune femme a-t-elle une couperose ? Sûrement pas : Manet a fait poser ici son modèle préféré, Victorine Meurent, et de toutes les fois qu’il l’a peinte, c’est la seule où elle apparaît avec ces joues rouges.


Est-ce dû au froid ? Impossible : la fillette est en robe légère laissant ses bras nus.


La seule raison pour laquelle Manet a peint ce visage ainsi, c’est que la gouvernante rougit. Elle nous regarde, et elle rougit. Parce que nous venons de lui adresser la parole. Sommes-nous un dandy qui l’aborde ? Avons-nous manqué de tact ? De pudeur ? Est-elle séduite ? Gênée ? Le scénario reste à imaginer.


Mais le plus important, c’est que ce rougissement est – pour reprendre l’expression de l’historien de l’art Thierry de Duve – un « accusé de réception ». Il témoigne du fait que cette gouvernante nous voit et nous entend.


C’est là le tour de magie de Manet : il fait de nous un personnage de la scène. Peut-être même le personnage central, puisque ce qu’il peint, c’est la réaction de cette jeune femme à notre présence.


S’il y a une leçon universelle à tirer de tout ça, c’est la suivante : quoi que nous disions, nous devrions toujours faire de notre interlocuteur le personnage principal de notre discours. Ce n'est jamais de nous qu'il s'agit, mais toujours de LUI ou ELLE. Dès que nous nous adressons à quelqu'un – client, prospect, collègue ou autre –, alors cette personne devrait automatiquement devenir le héros de l’histoire que nous lui racontons. Manet ne cherchait pas à nous éblouir par sa virtuosité : il cherchait à nous faire exister, tout simplement. Et à faire de nous le héros de son histoire.

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