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  • Grégoire Jeanmonod

On a tous en nous quelque chose de Van Gogh


De tous les tableaux de Van Gogh, ce portrait – celui du haut – est mon préféré. Pas pour ses qualités esthétiques, mais pour ce qu’il dit de l’artiste... et de nous.


En 1888, Van Gogh est installé à Arles depuis quelques mois. Il peint du matin au soir mais ne vend rien, évidemment. On le prend pour un marginal un peu fêlé. Pourtant, habitué du Café de la Gare, il s’est lié d’amitié avec la tenancière, Marie Ginoux.


C’est alors que Gauguin, répondant à ses invitations répétées, le rejoint. Les deux artistes partagent le même toit, peignent les mêmes scènes, et passent leurs soirées au Café de la Gare.


Gauguin et Marie Ginoux ne sont pas insensibles à leurs charmes respectifs. Alors quand le premier demande à la seconde de poser pour eux, elle accepte.


Maintenant, je vous laisse imaginer la scène. Les deux peintres sont côte à côte, avec leur matériel: papier et fusain pour Gauguin, toile et palette pour Van Gogh. En face: Marie Ginoux en tenue provençale. Coquette, elle a revêtu ses plus beaux atours et s’est coiffé d’un chignon impeccable.


Sauf que Gauguin et Van Gogh, c’est un peu Campana et Perrin.


D’un côté, le charismatique Gauguin. Ancien marin, il a le verbe haut, le corps massif, l’assurance virile, et un stock de souvenirs de voyages exotiques.


De l’autre, l’introverti Van Gogh. Pasteur de formation, il est ultra sensible, souffreteux à souhait, farouche à l’excès et névrosé autant qu’on peut l’être.


Alors forcément, Marie n’a d’yeux que pour Gauguin. Elle se tourne vers lui, minaude, esquisse un sourire et fixe l’artiste d’un regard langoureux. Gauguin réalise un dessin dont il fera, plus tard, une toile. C’est le tableau du bas.


Van Gogh, lui… est transparent. Et forcément, il n’a droit qu’au profil absent, évaporé, de son modèle. Qu'à cela ne tienne: il exécute, en moins d’une heure, ce portrait sur fond jaune. Celui du haut.


Voilà ce qu’était Van Gogh : un homme talentueux mais ignoré, que personne n’a jamais considéré autrement que comme un être fragile et instable, suscitant au mieux de la pitié, au pire du mépris. Pourtant il n’a jamais cessé d’espérer.


Pourquoi cette histoire me touche ? Parce que nous sommes tous – ou au moins nous l’avons été – cet artiste invisible mais follement désireux d’être vu. Dans nos métiers, nos loisirs, nos paroles et nos actes, on n'aspire qu'à une chose : exister dans le regard des autres.


D'ailleurs n’est-ce pas à ça que servent les réseaux sociaux ? On écrit des posts, on collectionne les abonnés, on quémande des « like »… Pourquoi ? Parce qu’on est des foules sentimentales, comme chantait l'autre.


Certains sont des Gauguin. Ils sont dans la lumière, et c’est tant mieux: ils ont travaillé pour ça.


D’autres sont des Van Gogh. Et pour ceux-là, l’Arlésienne a un message : ne lâchez rien, votre heure viendra.

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