top of page

Admirer n'est pas (forcément) apprécier

  • Grégoire Jeanmonod
  • il y a 2 jours
  • 2 min de lecture

Voici deux des plus grands artistes du XIXème siècle, géants du Romantisme à la française: le compositeur Frédéric Chopin et le peintre Eugène Delacroix.


C'est à l'écrivaine George Sand, amante du premier et confidente du second, qu'ils doivent leur rencontre. En les présentant, elle a permis la naissance d'une amitié sincère teintée d'admiration mutuelle... quoi qu'asymétrique.


Pourquoi asymétrique?


Eh bien... n'étant pas le récipiendaire de la mémoire de Chopin et Delacroix (j'ai assez de mal avec la mienne!), je vous invite à lire ce que George Sand en a écrit:

  • "Chopin et Delacroix s'aiment tendrement." ❤️ Formidable.

  • "Delacroix comprend Chopin et adore sa musique." 👍 Parfait.

  • "Chopin estime et chérit Delacroix... mais déteste sa peinture." 😬 Oups. Fausse note dans la mélodie du bonheur. L'auteur des Nocturnes reste de marbre devant la Mort de Sardanapale et la Liberté guidant le peuple. Pire: il "déteste".


Pourtant, on peut lire sous la plume de Chopin: "Delacroix est l'artiste le plus admirable qui soit."


Alors là, un point s'impose. Trois possibilités:

- 1. Chopin était un faux jeton de première;

- 2. il était pathologiquement versatile;

- 3. ma préférée: il faisait la différence entre la reconnaissance objective d'un talent et l'appréciation subjective d'une oeuvre.


Chopin, expliquait Sand, était "musicien, rien que musicien". Sa pensée était faite de noires, de blanches et de croches, mais il n'avait aucune appétence pour les arts visuels. Génie de la musique, béotien en peinture. Et il le savait.


En fait, déclarer - en substance - "Delacroix est un grand artiste mais sa peinture me donne la nausée" est une preuve d'humilité plus qu'une critique. C'est admettre qu'on n'a pas les facultés pour apprécier une certaine grandeur.


Sommes-nous, dans nos jobs, capables de cette même humilité? Devant un projet qui nous rebute, une idée qui nous déplaît, une ambition qui nous indispose, savons-nous questionner la légitimité de notre jugement? Sommes-nous certains que nos critères d'évaluation sont les bons? Que notre sens critique n'est pas biaisé par nos propres angles morts?


Avoir un avis est naturel, l'exprimer est constructif. Mais avant de l'imposer comme une vérité irréfragable, nous devrions écouter d'autres voix. Solliciter des regards différents, qui sauront voir dans telle idée les qualités que nous ne voyons pas, et comprendre la valeur que nous ne percevons pas.


L'essentiel est alors d'assumer nos limites, et de les dépasser avec deux mots: "Expliquez-moi".

 
 
bottom of page