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  • Grégoire Jeanmonod

La meilleure des stratégies


Nous sommes en 1991. Le galeriste André Magnin arrive à l'aéroport de Bamako.


Il a apporté trois photos. Des portraits repérés dans une expo d'art africain à New York, sobrement crédités "Photographe anonyme, Bamako, Mali, 1950-1955".


Séduit par ces images, il a fait le voyage pour essayer de retrouver leur auteur.


Son enquête se révèle facile. Car tous ici reconnaissent immédiatement la patte d'un certain Seydou Keita. Est-ce qu'il est encore en vie ? "Bien sûr, il est à Bamako-Coura, derrière la prison centrale."


Magnin est aussitôt reçu par le vieil homme. "Oui, c'est moi qui ai pris ces photos. Vous avez fait tous ces kilomètres pour ça ?! C'était il y a longtemps, mais si ça vous intéresse, mes archives sont dans cette cantine bleue."


Le galeriste découvre alors un trésor. Des centaines de portraits qui vaudront bientôt à leur auteur d'être considéré dans le monde entier comme l'un des plus grands photographes de la deuxième moitié du XXème siècle.


En 1948, Keita a ouvert son petit studio à Bamako, pour tirer le portrait des habitants du quartier. De l'art ? Il n'y pense même pas. Sa seule ambition : gagner sa vie en faisant de belles photos.


Rapidement, le Tout-Bamako se presse à sa porte. Les gens viennent seuls, en couple ou en famille, toujours sur leur trente-et-un. Et bientôt, sa réputation franchit les frontières du Mali : on arrive du Sénégal, de Guinée, de Côte d'Ivoire...


D'un portrait à l'autre, on retrouve certains éléments : une Vespa, un costume, une montre, un poste de radio... Ces accessoires appartiennent au photographe, qui les met à la disposition de ses clients : chacun peut poser avec ceux qu'il préfère. "Il faut toujours trouver des idées neuves pour satisfaire les clients."


En guise de fond, Keita installe une toile en wax assortie à la tenue de ses modèles. "Les placer devant un mur blanc, ça ne serait pas respectueux."


Enfin, il indique à son client quelle pose adopter. "Je savais trouver pour chacun la bonne position, je ne me trompais jamais."


Et comme la pellicule coûte cher, il ne prend qu'une seule photo. Et fait mouche à chaque fois.


Keita n'a jamais eu de plan de carrière. Son succès, il le doit à son talent... et à son unique stratégie : "J'ai toujours cherché à donner la plus belle image de mes clients."


On pourra objecter que le Mali des années 1950 n'est pas la France d'aujourd'hui, et qu'un studio photo n'est pas une grande entreprise. Mais le parcours de Keita nous rappelle ce qui devrait être notre priorité première - sinon la seule : servir nos clients. Avec sincérité, exigence, humanité.


Parce que c'est le chemin le plus direct vers le succès. Et parce qu'il se pourrait que ça nous rende, simplement, aussi heureux que Keita.


Peu avant sa mort en 2001, il affirmait : "J'ai très bien vécu, et j'ai aimé mon métier passionnément." Puissions-nous, un jour, en dire autant. ;)

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