Nicolas Poussin

l'Enlèvement des Sabines

1637

Parler pour être compris

Peintre français ayant fait l’essentiel de sa carrière en Italie, Nicolas Poussin est considéré comme l’un des maîtres de l’art classique du XVIIème siècle, mais aussi comme l’un des artistes les plus savants de son temps. Ses compositions rigoureuses et son approche intellec-tuelle de la peinture lui ont valu la réputation de "peintre-philosophe", chez qui chaque détail est le fruit d’une réflexion profonde. Son Enlèvement des Sabines, qui rend compte de son intérêt pour les légendes romaines – sa principale source d’inspiration –, illustre aussi l’intelligence avec lesquels ses œuvres étaient conçues.

Cette toile évoque l’un des épisodes de la naissance de Rome : les compagnons de Romulus ayant besoin d’épouses pour fonder des familles et peupler leur cité, ils profitent d’une fête pour kidnapper les femmes de la population voisine, les Sabins. Poussin décrit brillam-ment la violence de la manoeuvre et la stupeur des personnages en déroute. Mais ce qui nous apparaît comme un chaos généralisé obéit en réalité à une 

composition soigneusement élaborée par le peintre, et inspirée par la manière dont notre oeil explore un tableau. Poussin savait que nous découvrons une toile comme nous lisons un texte: c'est-à-dire, du moins en Occident, de gauche à droite et de haut en bas. Devant cette toile, nous commençons donc par regarder l'homme drapé de rouge dans le coin supérieur gauche: Romulus levant la main pour indiquer aux siens - temps n°1 - que c'est le moment de passer à l'action. Puis notre regard suit la diagonale de l'image pour se poser sur le groupe au premier plan dans l'angle opposé: un soldat romain aggripant une Sabine pendant qu'un homme prend la fuite. C'est le temps n°2, celui de l'aggression. Enfin, nos yeux se déportent vers la gauche pour découvrir les autres personnages du premier plan: un Romain portant une femme et sur le point de l'emme-ner hors du cadre. Temps n°3: celui de l'enlèvement à proprement parler. Autrement dit, Poussin a conçu son tableau en pensant avant tout à la manière dont nous le découvririons, afin d'en accroître la dimension narrative.

Ce qu'on peut en retenir:

La finalité de la communication réside non pas dans l'émission d'un message, mais bien dans sa réception et sa compréhension. Alors plutôt que de chercher à montrer que nous savons des choses, essayons sincèrement de nous faire comprendre. Il s'agit de prendre en compte notre interlocuteur, l'état de ses connaissances et les conditions dans lesquelles le message sera transmis, pour donner à nos propos la forme adéquate.