Matthias Grünewald
Cricifixion (Retable d'Issenheim, panneau central)
1512-16
Se poser la question du pourquoi
Ce retable de l’Allemand Matthias Grünewald compte parmi les œuvres les plus étonnantes du XVIème siècle. Car même si son sujet, la Crucifixion, est l’une des scènes les plus fréquentes dans l’iconologie chrétienne, il détonne avec les représentations habituel-
les de la mort de Jésus. En effet, il était admis
que le corps du Christ, malgré les sévices qui
lui ont été infligés, devait être présenté relati-
vement indemne : à l’exception des stigmates
– plaies aux mains, aux pieds et au flanc – les
artistes tendaient à montrer un Jésus digne
et attirant, à la peau immaculée et à l’anato-
mie intacte, incarnation d’un Dieu glorieux et
lumineux. Grünewald, pourtant, a pris le parti
inverse en peignant un homme décharné et criblé d’épines, sali par la boue et le sang. Ses lèvres sont bleues, ses tendons saillants, et sa tête tombe sur son torse qui ressemble à une carcasse sans vie.
Pourquoi ce contre-pied ? Parce que Grünewald, en peignant son retable, s’est intéressé à sa destination. Il s’est demandé à quoi il devait servir. Par qui il serait vu, et en quoi il serait utile. Or le commanditaire de cette
Crucifixion était un couvent dont la vocation
était d’accueillir des malades souffrant de ce
qu’on appelait le « mal des ardents » - en
réalité une intoxication causée par des
champignons infestant les cultures de cé-
réales. Les personnes atteintes subissaient
les spires souffrances : spasmes, hallucina-
tions, desquamation, gangrène… et souvent
la mort. Dans ces conditions, Grünewald
comprit que ce que ces gens avaient besoin de voir, ce n’était pas un Christ en gloire, physiquement intègre, mais au contraire un homme en souffrance, comme eux. Parce qu’alors ils seraient assurés que Dieu comprenait leur calvaire et le partageait avec eux, compatissant et miséricordieux.
Ce qu'on peut en retenir:
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Dans tout métier, les pratiques imposées et les réflexes acquis avec l'expérience sont supposés accroître nos performances. Mais ce faisant, ils nous détournent de la question essentielle du sens, en nous dispensant de nous demander régulièrement à quoi sert notre travail. Prendre le temps de réfléchir à la finalité de nos efforts, en prenant en compte les spécificités de chaque contexte, permet d'entrevoir des solutions que nous n'aurions pas envisagées autrement... et accessoirement de toujours progresser.