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  • Grégoire Jeanmonod

Vendre son âme au diable ?


L'Italien Ferdinando Scianna est un immense photographe doublé d'un grand intellectuel, écrivain et journaliste.


Depuis les années 60, il a partagé sa vie entre des reportages photo de haut vol et des articles de fond pour des journaux tels que le Monde diplomatique. Un lettré esthète qui se réclame de Borges et de Cartier-Bresson : on est loin du paparazzi qui court la jet-set pour les tabloïds.


Mais Scianna, c'est aussi la Sicile. Né à Baghiera, il a toujours nourri un amour immodéré pour son île natale, source d'inspiration permanente.


Maintenant que les présentations sont faites, laissez-moi vous raconter une histoire.


Nous sommes en 1987. Scianna est contacté par deux jeunes stylistes qui viennent de créer leur marque. En dehors du microcosme de la mode, ils sont parfaitement inconnus.


Mais l'un d'eux vient de Palerme, et leur collection a pour thème la Sicile. D'où leur rêve : convaincre Scianna de signer leur campagne de pub avec des photos prises sur l'île.


Scianna faisant de la publicité ? Autant demander à Simone de Beauvoir d'animer des réunions Tupperware.


Mais il y a la Sicile : Baghiera, Porticello, Palerme... Et l'attrait de la nouveauté. Alors le photographe hésite... et accepte. Non sans scrupule : "Je me sentais coupable. J'avais l'impression de me condamner à l'enfer."


Pourtant le voilà sur son île avec le mannequin Marpessa Hennink. Sicilienne ? Non, hollandaise. Mais le courant passe. Et la jeune femme est parfaite dans le rôle de l'Italienne ténébreuse.


Scianna lui demande de ne pas "poser", mais de "vivre", simplement, en se mêlant aux autochtones.


Et les photos sont sublimes. L'âme sicilienne est bien là, en noir et blanc, entre soleil écrasant et ruelles ombragées. Les Siciliens aussi : une bonne sœur impassible, un enfant survolté, un vieillard bravache...


Scianna a réussi à concilier les enjeux d'une campagne publicitaire avec son intransigeance éthique et esthétique.


Il nous rappelle ainsi que ce qui fait la noblesse d'un métier ou d'un projet n'est pas tant sa nature que l'exigence et l'intégrité avec lesquelles on s'y engage.


Il n'y a pas moins de grandeur à écrire un livre pour enfants qu'un essai philosophique. On peut éprouver autant de fierté à bâtir une route de campagne qu'un palais présidentiel. Et manager une équipe peut être aussi glorieux que diriger un orchestre philharmonique.


Nous ne devrions pas passer à côté d'expériences nouvelles sous prétexte que nous valons mieux que les projets qui nous sont proposés.


Cherchons plutôt à hisser ces projets jusqu'à notre ambition. Pour en faire, par notre exigence et notre rigueur, quelque chose de plus grand, de plus beau, de plus solide.


Comme ces photos de Marpessa sous le soleil de Sicile.


Au fait : depuis cette campagne, les deux stylistes inconnus ont fait leur chemin. Leur nom ? Domenico Dolce et Stefano Gabbana.

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