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  • Grégoire Jeanmonod

Tant de sagesse en si peu de mots

Il arrive qu'au détour d'un roman - souvent un bon roman - nous tombions sur une phrase, pas spécialement mise en exergue par l'auteur, perdue au milieu d'un paragraphe, qui pourtant produit sur nous un effet presque magique. Quelques mots choisis avec soin qui nous enjoignent à réfléchir, sur nous-même ou sur le monde, pour nous rendre plus grands, plus forts et plus conscients.

C'est ce qui m'est arrivé à la lecture du roman de la Britannique Zadie Smith "De la beauté". Le roman est superbe, l'écriture précise et le propos lucide et néanmoins bienveillant. Mais l'objet de ce post n'est pas d'en résumer l'intrigue, ni même d'en faire une critique si positive fût-elle, mais de m'attarder sur une seule phrase, une dizaine de mots qui m'ont frappé comme un uppercut et m'ont propulsé instantanément dans une réflexion méditative. L'auteure parle de l'un des personnages clés du roman, une jeune étudiante prénommée Zora, et écrit sobrement:

"Sa vie était faite de notes de bas de page."

Quelle métaphore! La note de bas de page, c'est l'accessoire. C'est l'information dispensable qui sous couvert de nous enrichir va en réalité interrompre le récit et couper la fluidité de notre cheminement. Bien sûr nous pourrions faire l'économie de sa lecture. Mais de peur de passer à côté d'un élément important, nous ne pouvons pas nous empêcher de nous y attarder. Et ce faisant, nous nous coupons de l'essentiel: le texte, et les idées qu'il porte. Lorsque nous y revenons, le charme est parfois rompu. Je sais que la note de bas de page est un outil bien pratique pour les auteurs: j'ai moi-même publié un ouvrage dont certaines notes en petits caractères occupaient jusqu'à un quart de la page. Mais en tant que lecteur, je les déteste.

Alors que peut bien être "une vie faite de notes de bas de page"? Un quotidien qui se perd dans les détails, qui se noie dans les informations parasites et les contingences périphériques au lieu de se concentrer sur l'existence elle-même, son sens, sa saveur et ses valeurs. Nous avons tous, dans nos vies, des notes de bas de page. Certaines sont malheureusement incontournables, d'autres parfaitement superflues. Elles nuisent souvent à notre équilibre, parfois à notre santé, et toujours au grand récit que nous sommes en train d'écrire: celui de notre vie, tout simplement. Je suppose que la sagesse consiste à se défaire autant que possible de l'accessoire et des préoccupations qu'il trimballe pour vivre, pleinement et consciemment, et jouir enfin de la chance extraordinaire que nous avons d'être présents au monde.

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