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  • Grégoire Jeanmonod

Le monde a besoin d'"inspirateurs", pas d'"influenceurs"...

Voici une série de petits livres qui pourraient bien avoir un impact inattendu sur votre façon de travailler, et même de vivre. En tout cas ils en ont eu sur la mienne. Austin Kleon est un auteur très attaché à la création artistique puisqu’il se définit lui-même comme « un écrivain qui dessine ». Mais surtout, à la lecture de ces trois ouvrages, j’ai acquis la conviction qu’il est avant tout un type assez formidable : les conseils qu’il prodigue page après page témoignent d’une générosité et d’une humilité plutôt exceptionnelles et franchement rafraîchissantes.

Son sujet de prédilection ? La créativité. Pas super original me direz-vous. Mais quand Kleon parle de créativité, il parle surtout de la manière dont nous pouvons être nous-mêmes, assumer notre singularité, valoriser notre talent et exploiter notre potentiel. Pas question de développement personnel à tendance mystique : juste du bon sens, du pragmatisme et un profond désir d’humanité. Au fil de ces trois livres (« Steal like an artist », « Share your work » et « Keep going »), il nous encourage à être curieux des gens qui nous entourent pour trouver en eux l’inspiration qui nous fera grandir, à partager notre travail sans retenue ni méfiance, et à cultiver l’envie et le plaisir même dans les situations compliquées. Le tout en convoquant des exemples originaux et cependant parfaitement légitimes (et entre nous, il est bien agréable de lire un livre sur la créativité où il est plus question de Patti Smith que de Steve Jobs). Avec humour et simplicité, Austin Kleon délivre des conseils très opérationnels tels que « Use your hands » (parce que se s’impliquer physiquement dans une opération mobilise des ressources que la réflexion ne sollicite pas), « Think process, not product » (parce que le chemin a souvent plus de valeur et de sens que la destination) ou « Be nice, the world is a small town » (parce que la vie se charge toujours de nous rendre ce que nous semons). Stimulant, brillant… et génialement inspirant.

SI j’ai choisi de parler d’Austin Kleon dans ce post, c’est d’abord parce que je sais que la lecture de ses livres serait profitable à tous. Mais aussi parce qu’il illustre quelque chose d’extrêmement précieux selon moi : la volonté d’aider chacun à s’accomplir et s’épanouir dans le respect de sa propre identité. Qu’est-ce que ça veut dire ? Simplement qu’il est, je crois, le contraire d’un "influenceur". Et que ça fait du bien. En parcourant les réseaux sociaux quasi quotidiennement comme la plupart d'entre vous, je me demande parfois comment nous en sommes arrivés à faire du mot "influenceur" un métier, une vocation, un label de confiance à forte valeur ajoutée. Ici et là, on se targue d’être "influenceur" comme si c’était la plus belle des vertus. Il est peut-être temps de se demander si ce phénomène ne serait pas – toute proportion gardée – un symptôme parmi tant d’autres du cynisme mercantile qui ronge le monde.

Prenons les mots pour ce qu’ils sont : exercer une influence sur quelqu’un, c’est le priver de son libre-arbitre. Être sous influence, c’est le début de l’aliénation, la défaite de la pensée autonome. Je vous le dis franchement : je n’ai aucune envie d’être influencé par qui que ce soit. En revanche, je souhaite ardemment être inspiré, jour après jour, pour progresser. La vérité est toute simple : l’influence se subit, l’inspiration se choisit. La première est passive et démissionnaire, la seconde est volontaire et engagée. En ce sens, Austin Kleon est un "inspirateur" et doit être salué comme tel : il nous tire vers le haut en nous aidant à être chaque jour une meilleure version de nous-même, plutôt que d’essayer de faire ployer notre esprit critique en le soumettant à une influence quelconque.

Alors, amis "influenceurs", je me permets de vous livrer à mon tour, en toute humilité, un message sincèrement bienveillant. Vous avez du talent. Vous avez des idées. Vous avez des connaissances. Et vous avez raison de vouloir partager tout ça en utilisant votre voix et votre image : le monde peut vous en être reconnaissant. Ni votre éthique, ni votre bonne foi ne sont en cause. Mais par pitié, quittez cette logique d’influence. Changez d’étiquette. Soyez ce que vous voulez : éclaireurs, penseurs, agitateurs, créateurs, rêveurs, passeurs, auteurs, amuseurs, provocateurs, catalyseurs, prescripteurs, contradicteurs, révélateurs, vulgarisateurs, enchanteurs, animateurs, facilitateurs, démystificateurs, informateurs ou même râleurs… Mais s’il vous plaît, pas "influenceurs". Vous méritez mieux que ça, et nous aussi.

Ce n’est qu’une question de vocabulaire me direz-vous. Certes. Mais les mots ont un sens, et le sens véhicule des valeurs qui nous façonnent, en tant qu’individus et en tant que société. Il serait bon de nous en souvenir si nous voulons grandir ensemble.



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