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  • Grégoire Jeanmonod

Faites demi-tour dès que possible


Nous sommes en 1904. Henri Matisse a 34 ans, une solide formation et une détermination à toute épreuve. Pourtant sa carrière tarde à décoller : il cherche encore son style.


Il est enthousiasmé par le travail de Paul Signac, théoricien du "pointillisme". Ce mot dit bien ce dont il s'agit : une juxtaposition de petites touches de couleurs pures, comme en pointillés, qui laisse l'œil du spectateur effectuer un "mélange optique".


Bon, on ne va pas se mentir, le procédé est fastidieux. Mais d'après les pointillistes, l'effet est garanti : teintes lumineuses, contrastes subtils.


Alors Matisse décide de s'y essayer. Invité par Signac, il passe l'été avec lui à Saint-Tropez.


Au terme du séjour, il peint Luxe, calme et volupté (toile du haut). Une sorte de synthèse du pointillisme de Signac, des baigneuses de Cézanne et de la poésie de Baudelaire, à qui Matisse a emprunté son titre.


La toile est exposée à Paris, et achetée par Signac lui-même. Matisse aurait-il enfin trouvé son identité de peintre ?


Eh bien... non. Parce que lui-même n'est pas convaincu du résultat. Le pointillisme, tout compte fait, n'est pas son truc. "La touche divisée, dit-il, détruit le dessin, qui tire toute son éloquence du contour."


Alors l'été suivant, il repart. Pas sur la Côte d'Azur, mais sur la Côte Vermeille, à Collioure, avec son copain André Derain.


Les deux amis vont imaginer une autre approche : au lieu des points, ils optent pour des lignes fluides et de larges aplats de couleur.


C'est ainsi que Matisse peint La Joie de Vivre (toile du bas). On y retrouve les corps alanguis et la douceur méditerranéenne de Luxe, calme et volupté... mais le résultat est très différent.


C'est la naissance d'un mouvement qu'on appellera "fauvisme", et qui n'a pas fini de faire parler de lui. La carrière de Matisse, cette fois, est lancée pour de bon.


Ce qui est intéressant, c'est qu'elle n'aurait pas pris la même tournure si le peintre n'avait pas suivi une piste qui s'est pourtant révélée être une impasse. Il a fallu que Matisse fasse fausse route - et qu'il l'admette - pour trouver le mode d'expression dans lequel il a fini par s'épanouir.


Ca vous parle ? Qui de nous ne s'est jamais lancé dans un projet, une formation, voire un job... pour se rendre compte après coup qu'il ou elle n'y était pas à sa place ?


Evidemment, c'est d'abord l'amertume qui prévaut. Le sentiment d'avoir perdu du temps, de l'énergie, de l'argent.


Mais ces tentatives ne sont jamais vaines : à défaut de nous confirmer ce que nous sommes, elles nous renseignent sur ce que nous ne sommes pas. Et nous invitent à explorer d'autres possibles, à lancer d'autres projets, à rencontrer d'autres personnes...


Se fourvoyer, nous rappelle Matisse, est parfois le meilleur moyen de se trouver enfin.

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