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  • Grégoire Jeanmonod

De l'exigence à l'excellence... et vice-versa


Henri Matisse a 61 ans quand il rencontre le Dr Barnes, pharmacien américain milliardaire et collectionneur d’art moderne.


Ce dernier lui passe une commande inédite : une immense décoration murale pour le hall de sa demeure de Merion, près de Philadelphie. Le sujet ? La danse. L’un des thèmes favoris de Matisse.


L’artiste a derrière lui une carrière auréolée de succès. Mais il n’a jamais travaillé sur une œuvre aussi monumentale : il relève le défi.


Plutôt qu’une fresque, il est décidé que Matisse travaillerait sur une toile de 13 mètres de large, découpée pour épouser les arcades surplombant les portes vitrées de la pièce. Ainsi peindra-t-il dans son atelier, pour envoyer l’œuvre achevée à son commanditaire.


Trois ans plus tard, Barnes réceptionne la toile. Spectaculaire : des corps se contorsionnent sur toute sa largeur, scandant un rythme exalté sur un fond bleu, rose et noir. Le milliardaire est comblé.


Mais tout de même, trois ans… N’est-ce pas un peu long ?


C’est que Matisse n'a pas réalisé une version de la Danse, mais trois.


Explication.


Dès réception des mesures à respecter, il se met au travail. Mais quelques mois plus tard, alors que les motifs sont en place et qu’il peint un fond bleu, il n’est pas satisfait de l’œuvre en chantier. Son client s’en contenterait sans doute, mais Matisse ne peut pas poursuivre un travail qu’il juge médiocre. La toile est abandonnée.


Il se lance donc sur une seconde version. Cette fois, tout est parfait. Sauf que… une fois l’œuvre achevée, il s’avère que les dimensions sont fausses : l’espace prévu pour les montants des arcades est trop étroit. Oups ! Grosse boulette ! Y a-t-il eu une erreur dans la prise de mesures ? Dans la conversion entre pouces et centimètres ?


Bien sûr, il pourrait redécouper la toile… mais il s’y refuse : cela déséquilibrerait sa composition si savamment étudiée.


Le voilà donc parti sur une troisième version. Ce sera la bonne.


Morale de l’histoire : un artiste sexagénaire mondialement reconnu s’y est repris à trois fois pour achever son œuvre. Pas parce que les deux premières versions n’auraient plu à son client (il en aurait probablement été ravi), mais parce que lui-même n'en aurait pas été fier.


Quelle meilleure définition de l’exigence ? Faire, refaire, parfaire… jusqu’à avoir le sentiment qu’on a réalisé ce qu’on pouvait faire de mieux.


Et s’il est évident pour tout le monde que l’exigence mène au succès, on oublie parfois que le succès, une fois acquis, ne dispense pas de l'exigence. Au contraire : il y oblige encore davantage.


D’abord parce que l’excellence n'a de sens qui si elle perdure. Ensuite parce que nos métiers n’ont d’intérêt que si nous progressons sans cesse... pour livrer le meilleur de nous-mêmes.

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